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Quelques constatations sur les résultats et les conséquences des élections municipales du 1er mai 2008

Contexte

Ces élections concernaient le renouvellement partiel d’à peu près la moitié des conseils municipaux d’Angleterre et de la totalité de ceux du Pays de Galles. Également en jeu étaient le conseil régional de Londres et la fonction, directement éligible, de maire de Londres. Par contre, aucun scrutin ne s’est tenu en Ecosse et en Irlande du Nord. En tout, environ 4000 sièges de conseillers municipaux étaient à pourvoir, répartis sur 150 conseils représentant pratiquement toutes les grandes métropoles et villes du pays, à l’exception de quelques centres urbains comme Bristol et Brighton.

Le renouvellement de ces conseils se fait en général par tiers (sauf à Londres) et, compte tenu de l’absence de scrutin dans ces localités une année sur quatre, les sièges en question ont fait l’objet de leur élection précédente en 2004, un an précisément avant les élections législatives qui ont vu Tony Blair remporter son troisième mandat.

Résultats

En gros, ces élections ont représenté un succès incontestable pour les Conservateurs, un échec cuisant pour les Travaillistes et une stagnation pour les Liberaux-Démocrates. D’après les estimations de la BBC, fondées sur les seuls sièges contestés par les trois grands partis, les pourcentages recueillis ont été :

  • Conservateurs : 44%
  • Travaillistes : 24%
  • Libéraux-Democrates : 25%
  • Il s’agit du plus mauvais score enregistré par le Labour depuis le 2e Guerre Mondiale, et se situe en dessous même du mauvais résultat (26%) obtenu en 2004, à une époque où il se situait déjà en troisième place.

    Ces deux résultats s’inscrivent dans une tendance, manifestée depuis la première élection de Tony Blair en 1997, qui a vu – en fonction de l’usure du pouvoir et des déceptions au niveau national – l’effritement graduel de la puissance municipale travailliste. Il y a une douzaine d’années, pratiquement toutes les grandes villes d’Angleterre et du Pays de Galles, et une fortes proportion de villes moyennes et provinciales (y compris celles où, historiquement, les Conservateurs détenaient les rennes du pouvoir, notamment dans le sud de l’Angleterre), étaient contrôlées par des conseils municipaux travaillistes. En 2008, il ne subsiste plus qu’une seule métropole importante – Manchester – où le Labour détient toujours une majorité municipale. Les fiefs traditionnels des anciennes régions industrielles du nord de l’Angleterre et du Pays de Galles, comme Liverpool, Sheffield, Newcastle et Cardiff, sont petit à petit passés aux mains des Liberaux-Démocrates. Dans les Midlands et le sud du pays, ce sont plutôt les Conservateurs qui ont profité de la déconfiture des Travaillistes, en conquérant depuis quelques années des villes comme Birmingham et, l’autre semaine, Southampton et Reading.

    Le Labour a tout de même réussi à remporter quelques succès localisés, dans des villes moyennes comme Slough et Oxford – mais ce sont des cas relativement isolés.

    Le cas de Londres

    Avec ses 5.420.000 électeurs, Londres a représenté à elle seule un test électoral de très grande envergure, d’autant plus que le conseil régional dans son entièreté a été renouvelé en même temps que le mandat du maire. La défaite de Ken Livingstone a été symbolique, mais en fait, le Labour a beaucoup mieux résisté à Londres qu’ailleurs. Le pourcentage de voix de Livingstone (36,5%) a été nettement supérieur à la moyenne nationale, et a en plus marqué une très légère progression par rapport a 2004. Grâce à l’augmentation du taux de participation, son nombre de voix a fortement progressé, de l’ordre de près de 350.000. Le Labour a également obtenu un siège de plus au conseil régional. La victoire du Conservateur Boris Johnson s’explique en partie par la chute des Libéraux-Democrates (moins 6 points par rapport à 2004) et des deux partis d’extrême droite, BNP et UKIP (moins 5,5). Grâce à son implantation dans les quartiers pauvres de l’Est londonien, le BNP a malgré tout réussi à faire son entrée au conseil régional.

    L’évolution du Labour

    De nombreux commentateurs ont retenu que les mauvais résultats de 2004 n’ont pas empêché la troisième élection du gouvernement de Tony Blair l’année suivante, avec une majorité réduite mais néanmoins forte. Toutefois, ce rebond au niveau national masque en fait une tendance inquiétante qui s’apparente à l’évolution du vote municipal. En effet, en 2005 le Labour a obtenu la majorité absolue à Westminster en n’obtenant que 35% des voix (43% et 41% respectivement pour les élections législatives de 1997 et 2001). Or, compte tenu de l’exécrable taux de participation de 2005, de l’ordre de 61%, le pourcentage de l’ensemble de l’électorat ayant apporté son soutien aux Travaillistes il y a trois ans n’a été que de 21%. (c’est-à-dire un niveau a peine supérieur a ce qu’avait obtenu le Labour sous Michael Foot lors des désastreuses élections législatives de 1983 [1]). En 2005, le Labour avait ainsi déjà perdu un tiers de ses électeurs par rapport à 1997 – une faiblesse structurelle fondamentale qui laisse supposer que les résultats d’il y a deux semaines seront difficiles à surmonter.

    Cette perte électorale est particulièrement marquée dans les « terres de mission » des banlieues pavillonnaires et des petites villes du sud de l’Angleterre, ou les Travaillistes avaient, peu à peu durant les années 1990, conquis une partie importante d’un électorat traditionnellement acquis au Parti Conservateur – les fameux représentants de cette catégorie sociale un peu mythique dénommée « Middle England ». La formule gagnante de Tony Blair en 1997 a été de cumuler les voix de ces couches moyennes à celle de l’électorat habituel du Labour (classes populaires, populations d’origine immigrée, fonctionnaires…), et également de cibler très habilement un nombre de circonscriptions-clef. Or, c’est cette coalition de circonstance qui est menacée depuis quelques années. Les élections de 2008 ont démontré l’ampleur de la perte d’influence dans les « terres de mission », au profit des Libéraux-Democrates et du nombre grandissant d’abstentionnistes aussi bien que des Conservateurs. Fait inquiétant, le Labour est également en perte de vitesse dans ses fiefs traditionnels, comme le suggère la perte des grandes villes des anciennes régions industrielles du nord de l’Angleterre et des Midlands.

    La reconquête simultanée de ces deux électorats pose problème, dans la mesure où les ressources du Parti Travailliste (ressources financières et nombre de militants) sont au plus bas, ce qui réduit considérablement sa marge de manœuvre en matière de stratégie électorale. Les avis sont partagés au sein du Parti quant aux priorités à accorder dans le cadre de cette stratégie : faut-il miser sur les « terres de mission » ou tâcher avant tout de reconquérir les fiefs traditionnels ? D’autre part, l’unité du Parti qui a longtemps sévi a partir du milieu des années 1990 a commencé à se fragiliser à partir de la guerre d’Irak en 2003. Tant que le « blairisme » a représenté une formule gagnante, le Parti et ses députés ont masqué leurs différences sous-jacentes derrière une unité et une discipline (si ce n’est un monolithisme) assez impressionnantes. Les faiblesses électorales actuelles – qui datent, il faut le rappeler, d’avant la prise de fonction de Gordon Brown – inquiètent un nombre grandissant de Travaillistes et notamment de députés menacés par la perte de leur circonscriptions, à tel point que des fractures se font de plus en plus évidentes.

    Les tensions sont beaucoup moins fortes qu’au moment des années noires d’il y a un quart de siècle, à l’époque où le Parti était déchiré par des luttes de courant fratricides, et il est sans doute prématuré de parler de mort du New Labour. Toutefois, il est certain que le beau consensus des années au pouvoir a finalement volé en éclat. Des différences idéologiques importantes ont fait ou refait surface, alimentées en partie par l’interminable débat, jusqu’en 2007, sur la succession de Tony Blair et le positionnement présumé de Gordon Brown, de ses amis politiques et de ceux de l’ex-premier ministre. On peut actuellement constater des clivages séparant d’une part les ultras « blairistes » (dont les têtes à penser sont d’anciens ministres tels que Alan Milburn et des ministres en fonction comme John Hutton et Hazel Blears) et l’aile gauche menée par les courants Campaign Group et plus récemment Compass. Les premiers, qui demeurent malgré tout puissants, ont une conception très libertaire et zélée du rapport entre les citoyens et le secteur public et prônent une marchandisation de ce secteur, au nom du choix des utilisateurs ; les seconds, de plus en plus confiants après des années dans l’ombre passées à être accusés de gauchisme ringard, mettent en valeur l’importance de l’égalité et d’un état interventionniste. Entre ces deux pôles subsiste toute un gamme assez diffuse de positions nuancées ou incertaines – à commencer par celles de Gordon Brown, dont les intentions et les préférences politiques demeurent souvent mystérieuses, voire incompréhensibles. Et en arrière-plan de ces considérations idéologiques se profilent les questions qui se posent de plus en plus ouvertement sur la compétence et l’habileté politique du premier ministre.

    Les prochaines élections législatives auront probablement lieu en 2010. D’ici là, le Labour va sans doute traverser une grande période d’incertitude, d’interrogation et d’anxiété.

    Stéphane Goldstein
    mai 2008

    [1] Et également à un niveau identique a ce qu’avait obtenu Ségolène Royal au premier tour en 2007, soit 25,9% pour un taux de participation de 84%

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