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Impressions sur le Congres du parti travailliste a Manchester

La Secrétaire de la section de Londres, Axelle Lemaire, a assisté à la conférence annuelle du Parti travailliste en tant que déléguée du Parti socialiste. Ses impressions sont résumées dans un texte paru sur le site internet du think thank Terra Nova :
http://www.tnova.fr/index.php?option=com_content&view=article&id=449

Congrès du New Labour à Manchester: ni putsch, ni quatrième voie
29 septembre 2008

Pas de putsch
Etrange Congrès du parti travailliste, dont les délégués se sont réunis à Manchester cette semaine. On annonçait conspiration, rébellion, mutinerie, sécession, putsch… Car les mots sont forts, dans le vocable politique et journalistique britannique, pour désigner la tentation récurrente, chez les ministres et les députés, de se débarrasser de leur chef. Depuis plusieurs mois, les rumeurs, enflées par des médias connus pour leur goût féroce des dissensions internes, allaient bon train. Le Premier ministre Gordon Brown, tout comme son parti, sont au plus bas dans les sondages, devancés de 20 points par leurs adversaires conservateurs. Ainsi, au Congrès, des ministres démissionneraient-ils, et la petite douzaine de députés ayant levé l’omerta sur la question du changement de leader seraient rejoints par une cohorte de parlementaires pour, enfin, exposer au grand jour leur défiance envers le Premier ministre.

En réalité, rien de tout cela – un peu d’ennui, mais pas d’éclat. Le mécontentement dans les rangs, s’il est resté palpable, ne s’est pas officiellement manifesté à Manchester. Les prétendants au trône, dont le jeune et brillant ministre des affaires étrangères, David Miliband, sont repartis provisoirement vaincus, face à un Premier ministre dont le discours habile a été très bien accueilli. Disciplinés, les députés travaillistes ? Plutôt attentistes, voire fatalistes. Beaucoup d’élus du Labour craignent en effet de perdre leur siège aux prochaines élections, en particulier dans les circonscriptions les plus disputées du centre de l’Angleterre.

Comme un Noël un peu forcéA Manchester, le malaise était néanmoins présent. La grand’messe annuelle destinée à regonfler le moral des troupes militantes sentait l’amertume, au point que le Congrès fut comparé à une fête de Noël à l’occasion de laquelle les membres d’une famille déchirée par un héritage s’efforceraient de sourire. Plus de triomphalisme comme dans les premières années Blair, ni de combats sanglants, mais une conférence politique sage, attirant moins de visiteurs et désertée par les lobbyistes, partis louer leur stand chez les conservateurs.

L’homme Brown
Le discours prononcé par un Gordon Brown au visage plus humain restera le fait marquant du Congrès 2008. Sarah Brown, la femme du Premier ministre, dont les apparitions publiques sont rares et la rendent d’autant plus populaire, a reçu un standing ovation inattendu avant que de présenter son mari, à la mode américaine. Puis Brown a exposé sa vision d’un futur Labour, après avoir habilement écarté les critiques qui lui sont habituellement adressées : « je ne suis pas entré en politique pour devenir une célébrité, mais pour servir le pays que j’aime » ; « on me reproche d’être trop sérieux mais croyez-moi, la situation nous donne beaucoup de raisons de l’être », « je suis un roc de stabilité en ces temps incertains ». L’homme est apparu sûr de lui, déterminé, authentique. Ses mots, à la fois rassurants et audacieux, ont conquis les délégués présents.

Sa ligne politique, elle, est moins claire. Centré sur la notion d’équité, mais sans fondement idéologique autre que celui des valeurs morales de solidarité et de justice, le programme politique présenté par le Premier ministre fournit un mélange curieux d’interventionnisme étatique (régulation forte des marchés financiers, lutte contre le changement climatique, augmentation des dépenses publiques), d’avancées sociales (aide à la petite enfance, remboursement des médicaments, financement de l’accès à internet pour les familles les plus pauvres) et de réflexes conservateurs (le Labour est le parti de la famille, du droit et de l’ordre, la citoyenneté se mérite, la lutte contre la criminalité passe par la responsabilisation des individus). Quintessence de la britishness, cette notion d’équité (« fairness ») permet de justifier un catalogue de mesures disparates. Mais elle n’apporte aucune réponse à des questions restées sous silence, et pourtant centrales dans les revendications de l’électorat déçu, comme celles de l’immigration et de l’identité nationale.

Le retour de la gouvernance étatique
La crise financière donne l’occasion au Premier ministre d’appeler à un retour de l’Etat sur la scène économique. Désormais, nationalisation et régulation ne sont plus des mots qui font peur, grâce à l’interventionnisme massif du Président Bush (désigné par des commentateurs britanniques amusés comme le plus grand socialiste du 21ème siècle…). Le New Labour de Tony Blair n’avait pas fondamentalement remis en cause le postulat conservateur d’une place marginale de l’Etat dans l’économie. La crise oblige Brown à repositionner son parti sur cette question, en empruntant des chemins bien connus des socialistes français : il explique que les marchés doivent servir le peuple et non pas l’asservir. C’est faire preuve d’un bel opportunisme pour l’ancien ministre de l’économie qui, décidé à faire de Londres la plus grande place financière du monde, se faisait le chantre de l’auto-régulation des risques par le marché il y a peu de temps encore.

Le contexte économique global dessine donc une nouvelle feuille de route pour le Labour et confère un sens historique à sa mission. Va-t-il pour autant transformer profondément l’idéologie politique dominante au Royaume-Uni ? Au niveau national, rien n’est moins sûr – les Anglo-Saxons démontrent une fois de plus leur grand pragmatisme. En revanche, l’appel clairement lancé à plus de coopération internationale pourrait, s’il était entendu, aider le Royaume-Uni à sortir de sa tentation isolationniste.

Un projet politique à bout de souffle
Au final, faut-il adopter le ton mortifère qui sévit Outre-Manche et annoncer la mort du New Labour ? Depuis le départ de Tony Blair de Downing Street, le projet politique défini en 1994 peine à entrer dans l’âge adulte. Le parti travailliste avait péniblement recueilli 26,3% des voix aux élections de 2005 et les sondages actuels prédisent les résultats électoraux les plus mauvais de toute l’histoire du Labour. Dans un article paru dans The Economist cette semaine, les raisons possibles du décès du New Labour sont disséquées : mort naturelle, suicide ou assassinat.

Mort naturelle? La première hypothèse fait appel à la théorie des cycles politiques : le pouvoir s’épuise naturellement et les électeurs réclament un changement de majorité après plusieurs mandatures successives. Cette analyse s’est vérifiée en 1979 et en 1997. Elle pourrait s’appliquer lors des prochaines élections législatives, prévues au plus tard pour juin 2010.

Suicide peut-être ? Gordon Brown se serait fait hara-kiri en choisissant de ne pas provoquer des élections législatives l’année dernière. Après ce mauvais départ, il a multiplié erreurs stratégiques, décisions très contentieuses (suppression de la tranche d’imposition la plus basse, extension à 42 jours de la durée de détention provisoire des personnes suspectées d’avoir commis des actes terroristes – une loi dénoncée comme étant liberticide par les associations de défense des droits de l’homme et par … les Tories) et hésitations (sur la façon de sauver la banque Northern Rock de la faillite, par exemple). En outre, le personnage manque de charisme et son langage métallique est trop éloigné des préoccupations quotidiennes des citoyens.

Quant à l’hypothèse de l’assassinat, elle réunit de nombreux accusés sur le banc, au premier rang desquels l’opposition conservatrice. Le jeune leader des Tories, David Cameron, offre à la droite décomplexée un nouveau souffle, en se posant en champion des libertés individuelles. Les conservateurs britanniques semblent avoir digéré l’idéologie thatchérienne et reviennent à un conservatisme moins anguleux et plus souple. Dans un scénario désormais connu ailleurs en Europe, le mouvement et le progrès sont incarnés par la droite, ce que ne manque pas de dénoncer Gordon Brown : « ils changent leur apparence pour donner l’apparence du changement ». Les nouveaux Tories retourneraient vers un conservatisme plus attrayant pour la majorité des électeurs, celui de l’ère pré-thatchérite, incarné par exemple par le Premier ministre George MacMillan qui défendait un « socialisme paternel ». Mais parmi les auteurs du régicide, on pourrait aussi citer les syndicats et l’aile gauche du parti travailliste, occupés à dénoncer systématiquement les choix politiques du gouvernement Brown. Il n’est pas à exclure non plus que le coup fatal vienne de l’intérieur et soit porté par les députés et ministres dissidents, peut-être à l’occasion des élections européennes de 2009.

En réalité, si le New Labour expire, c’est aussi parce que l’épreuve du pouvoir n’a pas fait tenir un édifice intellectuel fragile ni permis de gagner la bataille idéologique. La troisième voie – ce projet visant à concilier libéralisme et socialisme démocratique, individualisme et intérêt collectif, droits et devoirs – n’a pas su prendre corps sans se heurter à ses propres incohérences. Si la pauvreté a diminué, les inégalités sociales ont continué de se creuser au Royaume-Uni. Si la politique économique fondée sur une augmentation des dépenses publiques pour soutenir la croissance a permis un renouveau des services publics (éducation, santé, transports), elle a aussi creusé les déficits et n’a pas été soutenue par des investissements productifs dans le secteur privé. La situation du pays, aujourd’hui en déflation, demain en récession, risque de marginaliser plus encore les populations fragiles, souvent très endettées (l’endettement moyen des particuliers s’élevait à 56 000 pounds par ménage – environ 70 000 euros- en moyenne en 2007, en incluant les emprunts immobiliers).

 » Let’s go 4 it  » : une quatrième voie pour une quatrième mandature ?« Let’s go 4 it » : tel est le slogan de ralliement des militants travaillistes désireux de porter leur parti vers une 4e victoire consécutive. Pourtant, si le Congrès a donné un répit au Premier ministre et à son parti, il n’a pas ouvert une nouvelle voie suffisamment mobilisatrice. La zone de démarcation entre la gauche et la droite s’est amoindrie. Les plus pessimistes y verront la mort, non pas seulement du New Labour, mais de la spécificité du paysage politique britannique. Dans un contexte de crise économique, de montée du populisme, de l’extrêmisme et des nationalismes régionaux, il est à parier que les socialistes et sociaux-démocrates européens peuvent se préparer à accueillir un autre parti dans les rangs de l’opposition.

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