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Plus dure sera la chute

Alexie Lorca

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Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin, symbole de la Guerre froide et de la scission du monde en deux blocs, tombait sans déploiement d’artillerie lourde, sous les seuls coups de pioche de jeunes Allemands. Dans l’euphorie, des millions d’Européens fêtaient les droits de l’homme et la liberté retrouvés. Vingt ans plus tard, ce vent d’espérance s’est passablement affaibli. Les témoignages des écrivains, artistes et intellectuels auxquels Courrier International a ouvert ses colonnes sont à ce titre particulièrement éloquents, qui évoquent un sentiment de précarité, d’insécurité et « une peur collective de la paupérisation ». Quand ils ne stigmatisent pas l’arrogance d’un capitalisme occidental autoproclamé « vainqueur de l’Histoire », refusant tout débat et qui s’est offert avec l’Est un nouveau et très juteux marché…

Il ne s’agit pourtant pas pour ces femmes et ces hommes de toutes générations d’ostalgie — cette nostalgie que suscite chez certains, feu la société est-allemande —, mais d’une analyse affûtée du monde capitaliste tel qu’il ne va pas, et de la conscience aigue d’avoir vécu une « révolution au goût d’inachevé », comme l’écrit l’essayiste Josef Haslinger. La grande illusion du bonheur à l’Ouest a fait long feu. D’autant que, par le biais d’un système pervers de vases communicants, le modèle communiste a, en périclitant, considérablement renforcé le modèle capitaliste. L’après-chute du mur de Berlin n’est finalement que le point d’orgue de politiques initiées dès le début des années 80, en particulier par Reagan et Thatcher dont, le TINA (There is no Alternative) a durablement contaminé la planète. Au nom de la liberté, bien entendu ! Ces politiques sont à l’origine de la casse progressive des modèles sociaux, mis en place après la seconde guerre mondiale. En France à cette époque, face à un patronat en partie discrédité pour collaborationnisme, mais face aussi à l’espérance suscitée par le modèle soviétique qui crée un véritable rapport de force, la classe dirigeante est contrainte d’accepter des compromis sociaux. Mais dès lors qu’avec l’effondrement du bloc de l’Est, disparaît le « danger révolutionnaire » — le garde-fou en quelque sorte —, la levée de ces compromis ne se fait pas attendre. Nous en vivons aujourd’hui dans notre pays des étapes majeures et cruciales. Démantèlement du droit du travail et des services publics, dérégulation des marchés, financiarisation de l’économie, dogme du libre-échange … Le tout accompagné, et ce n’est pas la moindre des ironies, d’une remise en question fondamentale des libertés et de la démocratie, dont le décuplement des fichages et des surveillances video, la chasse aux sans-papiers et la nomination du président de la télévision publique par le chef de l’État sont de tristes exemples.

Le constat partagé par les différents auteurs sollicités par Courrier International n’est pas moins rude. Car en gagnant la liberté, les citoyens de l’Est ont perdu cette sécurité qu’ils évoquent aujourd’hui, et se sont trouvé projetés dans un modèle de société occidental qui ne jouissait plus des compromis sociaux dont elle disposait précédemment.

Face à cette situation, la social-démocratie porte une indéniable responsabilité.

Partageant une histoire et des valeurs de progrès communes avec le communisme, elle s’en désolidarise au début du xxe siècle, en refusant d’adhérer à la Révolution bolchevique. Installée dès lors entre un modèle soviétique et un modèle ultra-libéral également rejetés, elle s’amollit, s’endort dans une position finalement assez confortable. Ainsi, continuant à s’adosser au communisme — adhésion à la notion d’un état fort et social — elle accompagne
dans le même temps, résignée, les dérégulations dogmatiques mises en oeuvre par les politiques libérales. Et renonce à imaginer une « troisième voie », au sens premier de cette expression imaginée par des intellectuels qui cherchaient un modèle à mi-chemin des modèles anglo-saxon et soviétique, et carottée ensuite par Tony Blair pour défi nir sa politique social-libérale.

En conséquence de quoi, lors de la chute du bloc de l’Est, aucun véritable projet de société alternatif n’est plus en place pour instaurer un rapport de force avec un libéralisme effréné, arrogant et regonfl é à bloc. Il serait pourtant injuste de nier l’apport des social-démocraties en Europe occidentale durant les Trente-
Glorieuses. Au coeur de nombreux gouvernements, elles mettent en place de nombreuses réformes sociales. Mais elles se laissent dénaturer au début des années 80 par la pensée libérale et commencent à lâcher prise.

Il n’est donc pas surprenant qu’au moment où elles devraient en toute logique porter une alternative profonde au libéralisme, elles soient discréditées et enregistrent d’incessantes défaites, dont la dernière aux élections européennes n’est pas des moindres.

Ainsi, le XXe anniversaire de la chute du mur de Berlin doit-elle être pour les socialistes, une nouvelle occasion symbolique de s’interroger sur leur socle idéologique, voire de le repenser. Nous devons redéfi nir et réaffirmer nos valeurs, les porter, proposer un pensée et un projet alternatifs à une pensée et un projet neo-libéraux dont l’injustice n’a d’égal que l’inefficacité économique.

Nous n’avons pas su être une alternative au communisme mis en oeuvre dans les pays de l’Est. Nous devons en être une au capitalisme dont la dernière crise a démontré, puisqu’il le fallait encore, la dangerosité et fi nalement l’inanité.

Au cours de son histoire, la social-démocratie n’a jamais anticipé la chute des régimes communistes. Une erreur fatale qui l’a conduite à un retard théorique qu’il convient aujourd’hui de combler. Des Grenelle thématiques dispersés n’y suffi ront pas. Cette réflexion ne peut se concevoir que de façon profonde et globale, en replaçant l’être humain au coeur d’un débat dont les protagonistes principaux portés en héros sont aujourd’hui l’argent et le profit. Savoir comment, pourquoi, pour qui l’on produit et comment l’on redistribue les richesses constituent le chantier idéologique majeur de la social-démocratie du XXIe siècle. Ce chantier a existé. Il a été stoppé. Il est urgent de le réactiver.

« Et nous voilà avec la crise financière, que beaucoup qualifi ent déjà de crise du système, écrit le sociologue berlinois dans Courrier international. Le capitalisme a-t-il le dos au mur ? Je n’en sais rien, mais j’ai déjà vu un système qui se croyait éternel s’effondrer d’un coup. Cela va très vite, tout en douceur comme dans un rêve. Et c’est très beau. À chaque génération sa révolution. Il y a eu 1968, il y a eu 1989. À ce rythme-là, il serait presque temps… Et l’on pourrait cette fois mettre sur la table ce qu’on a glissé sous le tapis en 1990. »

On ne peut dire si la chute de l’ultra-libéralisme sera belle. Mais on peut présager qu’elle sera dure. Et l’alternative « glissée sous le tapis » devra alors être exhumée et érigée à hauteur de ce Jaurès appelait « un idéal nouveau ».

Alexie Lorca est Conseillère municipale et secrétaire de la section PS de Montreuil. Cette tribune est tirée du dernier numéro du Bulletin de liaison du courant Un Monde d’Avance.
Photo: © P J Partridge, Flickr

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