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« La nation française, c’est la collectivité des gens qui ont envie de vivre ensemble comme dans une grande famille… »

Par François Nicoullaud

Il est évidemment désolant de voir un gouvernement s’emparer d’un thème aussi complexe que la définition d’une identité collective pour en faire un thème d’opération politique. Mais rien ne nous empêche en effet de retourner à nouveau le sujet pour approfondir notre réflexion philosophique, sociologique, et même politique autour de la question.

Avant tout, que mettons-nous dans les mots?

Identité : ce qui fait que nous sommes nous-mêmes, et pas un autre. Ce peut être des traits physiques (taille, sexe, couleur de peau…) ou psychologiques (quotient intellectuel, traits de caractère). Ce peut être aussi non seulement ce que nous sommes, mais ce que nous faisons, avons fait, allons faire (activités en tous genres, profession, réalisations, projets). Ce peut être enfin ce qui nous relie aux autres (relations familiales – fils ou fille de … mère ou père de… – appartenance à tel ou tel mouvement, ou religion, et bien entendu, usage de telle ou telle langue). Contribue aussi à notre identité notre implantation à tel ou tel endroit, donc notre lieu de naissance ou notre adresse.

L’on voit bien que transposer ces traits au niveau collectif est un exercice périlleux, qui peut tourner à la caricature. C’est en particulier vrai pour tout ce qui touche au physique, quand on dit que les Chinois sont jaunes : que fait-on alors de toutes les autres ethnies de la Chine? Mais c’est vrai aussi pour le reste, par exemple pour les réalisations, c’est-à-dire à niveau collectif le patrimoine ou la culture. Nous avons construit des cathédrales, mais d’autres aussi. Nous nous sommes proclamés « patrie des droits de l’homme » mais les Anglais nous ont de beaucoup précédés avec l’Habeas corpus, ou les Américains dans leur déclaration d’indépendance. Et puis, si nous avons défendu les droits de l’homme, nous les avons en beaucoup de circonstances combattus etc. Même sur la langue, qui certes est un puissant facteur de cohésion collective, il faut apporter des nuances. De grands Français ont très mal parlé le français. Par exemple Kléber, dont Bonaparte disait : « il parle allemand, mais il sabre français ». Dès que l’on touche au collectif, l’on est donc forcé d’y aller avec de très grandes précautions, en introduisant à tout moment des réserves et des exceptions : une grande majorité de Français habite en France, mais pas tous, une majorité de Français se dit catholique, mais pas tous, une majorité de Français a le type caucasien, mais pas tous, une grande majorité de Français parle et écrit français, mais plus ou moins bien… enfin, comme d’ailleurs pour l’individu, tous ces traits évoluent continûment dans le temps. Le portrait collectif des Français au XIXème siècle n’est pas celui des Français d’aujourd’hui. Quant à la filiation génétique, en dégager une identité est encore plus périlleux. A peine plus d’un dizième des Français ayant vécu au moment de la Révolution française avait un descendant vivant au début du XXème siècle. Alors, aujourd’hui…

Nation, maintenant. Au départ, c’est-à-dire au Moyen-Âge, le terme couvrait des collectivités assez réduites. Du temps de Philippe Auguste, la Nation, telle qu’elle est apparue à la bataille de Bouvines, c’était en gros le Roi et la noblesse qui combattait avec lui. A la Sorbonne, l’on parlait par exemple de nation hongroise pour évoquer la communauté des étudiants hongrois qui s’y regroupait. C’est avec la Révolution française que le terme s’est étendu à l’ensemble des Français, d’où l’expression de « Grande Nation », très mal interprété d’ailleurs par les Allemands, qui y voyaient une marque d’orgueil national. La Grande Nation, c’était la famille élargie à l’ensemble des Français, c’était une façon de dire que tous les Français appartenaient au fond à la même grande famille.

Une fois dit tout cela, ayant donc éliminé tout le flou qui entoure les tentatives de définition d’une identité collective, l’on voit bien que ce qui reste quand on tente de cerner les fondements du sentiment d’appartenance à une collectivité nationale, c’est précisément l’envie d’y appartenir. La nation française, c’est la collectivité des gens qui ont envie de vivre ensemble comme dans une grande famille : une grande famille où l’on se bagarre, où l’on s’engueule sans doute, mais pas au point de rompre le pacte implicite de continuer, quoi qu’il en coûte, de vivre ensemble, notamment parce qu’on partage un certain nombre de mêmes souvenirs (pas forcément bons d’ailleurs, loin de là…) et donc une même histoire. Ceci n’a rien d’original, c’est la conclusion à laquelle sont parvenus tous les penseurs qui se sont penchés sur la question. Et si le débat qui est lancé par le Gouvernement était honnête (mais on peut en douter), c’est la seule conclusion à laquelle il puisse parvenir.

François Nicoullaud est ancien Président de l’association Français du Monde-ADFE, et ancien ambassadeur de France en Iran et en Hongrie. Cettre tribune est tirée du site de FdM-ADFE.

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